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Les étudiants : une population fragile économiquement ?

19/10/2011

Elise Verley, sociologue et chargée de mission à l’OVE et Sandra Zilloniz, Ingénieur d’études à l’OVE

L’appréciation des ressources propres des étudiants se heurte à de nombreuses difficultés du fait de la forte hétérogénéité économique de cette population, des variations de leurs conditions de vie, mais surtout de la difficulté à distinguer leurs dépenses propres de celles qui sont dépensées pour eux par leurs parents (repas, hébergement au domicile des parents, prêt d’un véhicule…) ou l’Etat.

En effet, si les jeunes ont gagné en autonomie au cours des dernières années, leur indépendance est rarement totale et ils restent fortement dépendants financièrement de leurs parents et relativement protégés de la précarité.
De ce fait, la probabilité de ressentir des difficultés d’ordre économique est d’autant plus élevée que les familles ont de moindres capacités à soutenir financièrement les études de leurs enfants. Le cas échéant, la nécessité de trouver des ressources pour assurer sa subsistance, en particulier par le salariat, peut certes éloigner l’étudiant d’un risque immédiat de précarité économique, mais précariser en retour ses études en l’en détournant au moins partiellement.

Les spécificités de l’économie étudiante rendent difficile la mesure objective de la précarité étudiante et les indicateurs traditionnels (« seuil de pauvreté », « budget »…) paraissent inopérants pour en rendre compte.
Il est toutefois possible d’analyser les difficultés de nature économique vécues par les étudiants franciliens1 à partir d’un certain nombre d’indicateurs qui renvoient à des situations spécifiques (se salarier pour raisons financières, renoncer à des soins pour raisons financières, faire une demande d’aide d’urgence au Crous2) ou à des perceptions plus subjectives (se restreindre, émettre un jugement négatif sur les ressources).

Sur la base de ces indicateurs, on recense des situations de fragilisation de la condition étudiante.

Diverses situations de fragilisation de la condition étudiante

La décohabitation engendre des frais conséquents (loyer, alimentation, factures…) que n’ont pas les étudiants logés chez leurs parents, et cette contrainte financière pèse plus fortement sur les familles aux revenus modestes.
On peut en particulier distinguer (graphique 1), sur la base de la fréquence des retours au foyer parental, les étudiants « cohabitants », les « semi-indépendants » (qui rentrent au moins un week-end sur deux au domicile parental) et les « indépendants » (qui rentrent moins d’un week-end sur deux au domicile parental). Quel que soit l’indicateur de précarité retenu, le fait d’être décohabitant et indépendant financièrement est source de tensions budgétaires et d’ajustements plus importants.
En particulier, les étudiants dans cette situation sont, en proportion, deux fois plus nombreux à déclarer travailler pour des raisons financières, à avoir renoncé à voir un médecin pour des raisons financières et à avoir fait une demande d’aide d’urgence au Crous.

Graphique 1. Indicateurs de fragilité économique selon le degré d’indépendance résidentielle en IDF (en %) Source : "Enquête Conditions de vie 2010"
Champ : étudiants inscrits en 2009-2010 dans un établissement d’île de France"

PS : Concernant les données du travail contraint pour des raisons financières, la question suivante à été posée aux étudiants : « Depuis la rentrée universitaire, vous est-il arrivé de vous mettre à travailler ou de travailler davantage pour boucler votre budget ou faire face à des imprévus ?

L’importance de la capacité financière de la famille
De telles difficultés sont exacerbées par un faible soutien financier de la famille, ou son absence totale.
Rappelons que plus d’un tiers des étudiants (39%) déclarent ne percevoir aucun versement, ni de sommes dont ils disposent librement, ni d’argent correspondant à des frais précis.
A degré d’indépendance équivalent, les étudiants qui bénéficient de versement parentaux se déclarent dans une situation plus confortable que les autres.

Les capacités financières des familles sont donc centrales pour apprécier les situations de fragilités économiques. Cela nous conduit à nous concentrer sur deux populations : les étudiants boursiers, fréquemment issus des catégories populaires, et les étudiants issus des classes moyennes modestes qui, du fait des critères de financement n’ont pu obtenir une bourse bien qu’ils en aient fait la demande.

Le cas particulier des étudiants boursiers et les étudiants des classes moyennes modestes

Les bourses sur critères sociaux ont une influence indéniable sur la capacité de l’étudiant à endosser son « rôle » d’étudiant, c’est-à-dire à se mobiliser pour la réussite de ses études.
En particulier, les étudiants boursiers, même s’ils jugent assez négativement leur niveau de ressources (35%), sont légèrement moins contraints de se salarier pendant leurs études (18% contre 21% des étudiants dont la demande de bourse a été refusée) et plus assidus dans leurs études.
Les classes moyennes modestes, dont est issue une majorité des étudiants dont la bourse a été supprimée ou la demande refusée, sont quant à elles, plus fragilisées dans leur capacité à soutenir leurs enfants. Ces étudiants sont plus nombreux que les boursiers à effectuer une activité rémunérée pendant l’année universitaire et plus nombreux que les non boursiers à exercer une activité de façon intensive, plus de six mois par an.
Ils sont 67 % à déclarer une restriction (contre 52% pour l’ensemble), 7 % à avoir fait une demande d’aide d’urgence au Crous (4 %), 21% à avoir recours au salariat contraint (16 %) et 36 % à juger négativement leurs conditions de ressources (28,5%).

Arbitrer entre études et emploi : l’étude du budget temps des étudiants

Bien que tout un ensemble d’autres éléments comme l’inégale difficulté des études ou les antécédents scolaires influencent les chances de réussite, la mobilisation autour des études est largement favorisée par l’affranchissement des contraintes matérielles comme les activités domestiques, la longueur des temps de trajet ou encore et surtout l’exercice d’un travail parallèle aux études.
L’étude du budget-temps à la semaine des étudiants montre que les étudiants qui ne vivent plus chez leurs parents et qui n’ont pas d’aide financière ont globalement un emploi du temps plus chargé et se déclarent plus souvent « débordés ». Ils consacrent beaucoup plus d’heures en moyenne que les autres étudiants à l’exercice d’une activité rémunérée et ont un temps de loisir réduit.
Les étudiants « indépendants » dans cette situation consacrent également moins d’heures aux études, que ce soit pour les enseignements ou pour le travail personnel. Le travail rémunéré pour ces étudiants représente la moitié du temps consacré aux études et son exercice est fortement corrélé à l’absentéisme aux enseignements par contrainte et à la difficile conciliation des études avec le travail. Le risque dans cette situation est de voir pour certains les études reléguées au second rang des préoccupations de l’étudiant, l’activité rémunérée devenant alors l’activité principale.

Graphique 2. Budget-temps des étudiants selon le degré d’indépendance économique et résidentielle en IDF (en heures par semaine) Source : "Enquête Conditions de vie 2010"
Champ : étudiants inscrits en 2009-2010 dans un établissement d’île de France"

1. Nous nous concentrerons dans cet article sur les étudiants d’île de France. Les données d’ensemble sur la précarité étudiante seront publiées dans l’ouvrage : Les mondes étudiants, Galland, Vourc’h, Verley (sous la dir.), La Documentation française, Octobre 2011.
2. Il s’agit des aides sociales du fond national d’aide d’urgence, hors bourses et aides au logement ; elles sont versées annuellement aux étudiants rencontrant des difficultés pérennes ou de façon ponctuelle en faveur de l’étudiant qui rencontre momentanément de graves difficultés.

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